« Lorsque le bâtiment va mal, cela entraîne une perte d’activité et donc, concomitamment, une perte de personnel et des compétences associées. » Cette mise en garde de Laurent Peinaud, président de l’Agence Qualité Construction (AQC), prononcée en janvier 2025, sonne comme un avertissement pour le secteur français.

Les chiffres du rapport 2025 de l’AQC sont éloquents : 64 % des désordres décennaux sont liés à l’étanchéité, avec plus de 670 000 dommages recensés dans la base Sycodés. Parallèlement, le bâtiment traverse une récession majeure avec une baisse d’activité de 6,6 % en 2024 et la menace de 100 000 suppressions d’emplois salariés en 2025. Ce constat alarmant reflète une instabilité sans précédent qui touche l’ensemble de la chaîne de valeur.
Cette corrélation entre érosion des compétences et explosion des sinistres révèle un enjeu majeur : quand le savoir-faire disparaît, la qualité s’effondre. Cet article analyse l’état de la sinistralité, les mécanismes qui transforment le contexte de crise en catastrophe qualitative, et les solutions pour inverser cette tendance.
Sinistralité dans le bâtiment : un état des lieux alarmant
Les chiffres de la dégradation qualitative
Le rapport 2025 de l’AQC dresse un constat inquiétant pour la branche du bâtiment en France. Le dispositif Sycodés analyse les désordres décennaux depuis 1995 et enregistre chaque année près de 25 000 fiches d’expertise remontées dans le cadre de l’assurance dommages-ouvrage.
L’étanchéité reste le premier facteur de sinistralité avec 64 % des désordres. Cette persistance révèle des défaillances dans l’exécution des travaux sur chantier, particulièrement sur les balcons où 50 % des pathologies concernent des infiltrations dues à des fissurations ou des défauts d’étanchéité.
Catherine Labat, experte et présidente de la Commission Observation à l’AQC, explique que ce chiffre s’intensifie avec les intempéries plus fréquentes, générant une inquiétude sur les sinistres à venir. Cette augmentation constante depuis plusieurs années reflète une dégradation qualitative préoccupante.
Les types de désordres les plus fréquents
Le « Flop 10 » de la sinistralité publié en 2025 révèle les éléments d’ouvrage les plus problématiques : étanchéité et revêtements de sol, menuiseries extérieures, toitures-terrasses (10,1 % des coûts), équipements sanitaires (10,5 % en progression), gros œuvre et installations électriques.
Pour les menuiseries en ITE, les dommages atteignent 14 % contre 6 % en ITI, révélant des difficultés d’adaptation aux techniques constructives modernes. Ce segment particulier connaît une multiplication des désordres, notamment dans le cadre de la rénovation énergétique du logement.
Le coût économique pour les acteurs du marché
La sinistralité génère des surcoûts considérables. Les événements climatiques ont engendré un coût de 5 milliards d’euros en 2024, dont 60 % imputables aux dégâts des eaux, provoquant un déficit de 1,2 milliard pour le régime des catastrophes naturelles. Ce risque croissant pèse lourdement sur l’équilibre du système assurantiel.
Pour les ménages, les primes d’assurance habitation sont passées de 101 € en 2024 à 110 € en moyenne en 2025, soit une hausse de 8,9 %. Cette période d’augmentation continue affecte directement le pouvoir d’achat. Les entreprises du BTP subissent également cette hausse avec des coûts moyens restant 17,4 % supérieurs à leur niveau pré-pandémie, une situation qui pèse sur la trésorerie.
Les coûts des matériaux du bâtiment ont connu une forte inflation : l’indice a atteint 120 points au premier trimestre 2024, reflétant une hausse cumulée de 16,5 % entre février 2020 et mai 2023. Ce contexte inflationniste complique la gestion financière des projets.
Impact économique moyen d’un sinistre :
| Type de sinistre | Coût moyen (€) | Délai (jours) |
| Infiltration d’eau | 5 000 – 10 000 | 30 – 60 |
| Défaut isolation | 4 000 – 8 000 | 20 – 40 |
| Malfaçon structurelle | 10 000 – 20 000 | 60 – 120 |
| Non-conformité | 3 000 – 6 000 | 15 – 30 |
Crise du bâtiment et compétences : un lien de cause à effet
L’érosion des savoir-faire techniques
Le président de l’AQC rappelle l’enseignement des années 1990 : la branche a connu une réduction massive d’effectifs sur les activités de gestion et d’organisation des chantiers. Cette perte a eu des répercussions durables sur la qualité.
La baisse d’activité de 6,6 % en volume en 2024 s’accompagne d’une perte de 30 000 emplois salariés et intérimaires. Les périodes de récession entraînent des pics de sinistralité ultérieurs. Ce décalage s’explique par le temps nécessaire pour que les malfaçons se révèlent et par la difficulité à reconstituer les compétences dispersées.
La pénurie de main-d’œuvre qualifiée
Le paradoxe du BTP est saisissant : malgré 167 000 projets de recrutement pour 2025 selon France Travail, deux tiers sont jugés difficiles par manque de candidats qualifiés. La demande reste forte mais l’offre de compétences ne suit pas. La pénurie touche maçons, charpentiers, couvreurs, menuisiers, plombiers, électriciens, mais aussi techniciens, dessinateurs, conducteurs de travaux et ingénieurs.
Cette désaffection s’explique par plusieurs facteurs : image peu attractive de la branche, vieillissement de la main-d’œuvre, conditions de travail difficiles, et écart croissant entre besoins en formation aux techniques modernes (RE2020, matériaux biosourcés, BIM) et offre disponible. Le statut et les perspectives d’évolution restent également des points d’amélioration nécessaires.
La transition énergétique impose des compétences nouvelles que l’industrie peine à développer. Les investissements en formation, qui atteignent 500 millions d’euros par an selon Prism’emploi, visent notamment le transfert de compétences d’une activité à l’autre, révélant l’inadéquation entre compétences disponibles et besoins réels. Le temps nécessaire pour former un artisan qualifié représente un défi dans un marché en tension.
Le volume de chômage dans la branche reste faible, signe d’un plein emploi, mais cette situation cache en réalité un déficit structurel de main-d’œuvre qualifiée qui freine le développement de nouveaux projets dans le neuf et la rénovation.
Sous-traitance en cascade et dilution des responsabilités
La pression économique pousse vers une sous-traitance en cascade qui dilue les responsabilités et fragmente les compétences. Cette organisation génère perte d’information technique, méconnaissance du projet global, absence de coordination entre corps d’état, et pression sur les prix répercutée sur la qualité.
Stéphane Burin, expert chez Polyexpert Construction, illustre cette complexité en évoquant les pathologies d’infiltrations au droit des balcons où se pose la question de la responsabilité lorsque les référentiels ne spécifient pas l’obligation d’étanchéité.
Les mécanismes qui transforment la crise en sinistres
Pression économique et qualité sacrifiée
La récession de 2024 a créé un environnement ultra-concurrentiel où les marges se sont réduites. Le taux de marge opérationnelle s’est érodé à 20,5 %, bien en-deçà du niveau de 2019 (22,9 %).
Cette compression conduit à des arbitrages défavorables : réduction du temps sur chantier, matériaux moins performants, suppression de contrôles, équipes réduites enchaînant les heures. La baisse du volume d’affaires contraint les professionnels à accepter des marchés moins rentables.
L’indice de coût du bâtiment à 120 points au premier trimestre 2024, avec une hausse de 16,5 % entre février 2020 et mai 2023, crée une équation intenable. Les entreprises se retrouvent piégées entre devis signés avant la hausse et réalité inflationniste des matériaux. La qualité devient la variable d’ajustement face à la pression sur les prix.
Réduction des contrôles et de la maîtrise d’œuvre
Pour contenir les coûts, certains maîtres d’ouvrage réduisent les missions de maîtrise d’œuvre, limitant les contrôles qualité. Cette économie se transforme en surcoûts lors de désordres. Le rapport AQC insiste sur la nécessité de stipuler dans les contrats les contrôles et vérifications. La pression budgétaire conduit à négliger ces clauses essentielles, créant un angle mort dans la chaîne qualité.
Normes renforcées et compétences insuffisantes
La RE2020, entrée en vigueur en 2022 et durcie en janvier 2025, impose des standards plus stricts en efficacité énergétique. Ces exigences représentent une hausse des coûts de 3,4 % pour l’individuel et 4,2 % pour le collectif.
Le problème réside dans le décalage entre introduction des normes et montée en compétences. Les entreprises doivent simultanément former leurs équipes, investir dans l’équipement et de nouveaux matériaux, adapter leurs processus et maintenir leur compétitivité. Cette transition nécessite un soutien et une mise en place progressive.
Les techniques d’isolation, matériaux biosourcés et systèmes de ventilation requièrent une expertise que beaucoup n’ont pas acquise. L’utilisation de l’ITE illustre ce phénomène : avec 14 % de dommages sur les menuiseries en ITE contre 6 % en ITI, la courbe d’apprentissage reste incomplète.
Quelles solutions pour inverser la tendance ?
Renforcer la formation et la transmission
La formation apparaît comme le levier prioritaire face à l’érosion des compétences. Environ 130 000 personnes de plus de 25 ans entrent chaque année dans les métiers du BTP, majoritairement en reconversion, apportant des compétences complémentaires en gestion et organisation.
Actions prioritaires :
- Organisation du transfert de savoirs avant le départ à la retraite via tutorat
- Formation continue accélérée de 6 à 18 mois via CPF, France Travail ou OPCO Constructys
- Adaptation aux exigences RE2020, BIM et matériaux biosourcés
- Utilisation de l’IA pour prédire la sinistralité (thèse CIFRE AQC-EVCAU)
- Parcours spécifiques pour la rénovation énergétique
Revaloriser les métiers du bâtiment
Pour 73 % des dirigeants, la pénurie de talents reste le défi principal. L’attractivité de la filière nécessite des actions concrètes : amélioration des conditions de travail et sécurité (priorité à 76 %), valorisation des parcours de carrière, communication sur la modernisation (BIM, drones), et féminisation progressive (12 % des salariés en 2024 contre 8,6 % en 2000). La revalorisation salariale doit s’accompagner d’une reconnaissance sociale et d’une mise en avant de l’impact sur la transition écologique.
Durcir les contrôles qualité
Des mécanismes de contrôle renforcés sont nécessaires :
- Augmentation des visites de chantier avec points de contrôle systématiques
- Obligations de points d’arrêt qualité sur phases critiques (fondations, ossature, étanchéité)
- Contrôles techniques indépendants sur ouvrages sensibles
- Extension des certifications RGE à de nouveaux domaines
- Combler les vides normatifs sur l’étanchéité
La mise en place de contrôles renforcés doit s’accompagner d’une réforme des processus de certification.
Le rôle des maîtres d’ouvrage et assureurs
Les donneurs d’ordre doivent refuser la course au moins-disant, privilégier les critères qualitatifs, prévoir des budgets réalistes et exiger des missions complètes.
Les assureurs peuvent moduler les primes selon certifications, accompagner préventivement les entreprises, partager les données de sinistralité et soutenir les démarches qualité. Le déficit de 1,2 milliard du régime Cat Nat en 2024 démontre l’insoutenabilité du modèle actuel.
Sinistralité dans le bâtiment : le vrai chantier, c’est la compétence
L’explosion de la sinistralité dans le bâtiment n’est pas une fatalité : c’est d’abord un déficit de compétences. L’alerte du président de l’AQC sur le lien entre santé de la branche et niveau de compétences trouve une confirmation dans les chiffres. Avec 64 % de désordres liés à l’étanchéité, 670 000 dommages recensés et un coût assurantiel atteignant 5 milliards d’euros en 2024, le constat est sans appel.
La menace de 100 000 suppressions d’emplois en 2025 ne fera qu’aggraver cette spirale. Chaque compétence perdue est un futur sinistre en gestation. À l’inverse, chaque jeune formé, chaque professionnel certifié, chaque contrôle qualité renforcé constitue un rempart contre la dégradation.
Le secteur du bâtiment se trouve à un carrefour : continuer dans une logique de court terme qui sacrifie la qualité, ou investir massivement dans les compétences et les contrôles. L’investissement dans la formation représente un effort conséquent, mais infiniment moins coûteux que la réparation des désordres.
L’avenir du bâtiment français se construit aujourd’hui dans les centres de formation, sur les chantiers contrôlés, auprès des jeunes à convaincre et des professionnels à accompagner. La qualité n’est pas un luxe : c’est une exigence qui conditionne la pérennité du secteur.
Sources et références :
- Agence Qualité Construction (AQC) – Rapport de l’Observatoire 2025
- Fédération Française du Bâtiment (FFB) – Bilan 2024 et prévisions 2025
- France Assureurs – Statistiques sinistralité 2024
- France Travail – Enquête BMO 2025
- Dispositif Sycodés – Base de données sinistralité décennale
Qu'est-ce que la sinistralité dans la construction ?
La sinistralité dans la construction désigne l’ensemble des désordres, malfaçons et pathologies affectant les ouvrages, ainsi que leur fréquence et coût de réparation. Elle mesure principalement :
- Les désordres décennaux : garantis 10 ans, concernant la solidité ou rendant l’ouvrage impropre à sa destination
- Les désordres apparents : constatés à la réception des travaux
- Les vices cachés : révélés après la réception
Le dispositif Sycodés de l’AQC constitue la principale base de référence, recensant depuis 1995 plus de 670 000 dommages extraits des expertises menées dans le cadre de l’assurance dommages-ouvrage. Cette sinistralité représente un coût majeur, avec 5 milliards dépensés par les assureurs en 2024 pour les seuls événements climatiques.
Le taux de sinistralité mesure la qualité globale dans un secteur, une région ou pour un type d’ouvrage donné, et constitue un indicateur clé de la santé du bâtiment. Il permet également d’identifier les segments les plus à risque (construction neuve vs rénovation, logement individuel vs collectif) et d’orienter les actions de prévention. Les données collectées permettent une analyse fine des pathologies récurrentes et des solutions techniques à mettre en œuvre.